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Le
requin et la mouette
LE MONDE | 08.09.04
Dans
son nouvel essai, publié par Plon-Albin Michel et en librairie jeudi 9
septembre, Dominique de Villepin développe sa vision du monde à la
lumière de la crise irakienne. Nous en publions l'introduction.
Dominique
de Villepin, né en 1953 à Rabat (Maroc), est ministre de l'intérieur
depuis avril. Il a été secrétaire général de l'Elysée (1995-2002)
et ministre des affaires étrangères (2002-2004). Il a déjà publié
Les Cent-Jours ou l'esprit de sacrifice (2001), Le Cri de la gargouille
(2002) et Eloge des voleurs de feu (2003).
Déjà
la catastrophe ? Combien de signes annonciateurs, alors même que depuis
l'Antiquité rien ne semble pouvoir empêcher l'homme de voler plus
haut, de Renaissance en Lumières, toujours plus proche du soleil ! Tant
de divisions, de Nord et de Sud, d'Est et d'Ouest. Tant d'humains de
couleurs, cultures et croyances différentes farouchement agrippés à
leurs amulettes et à leurs totems, s'éloignant de cet homme là-bas,
marchant à grands pas, en silence sur la ligne de crête, construisant
une à une les marches de l'esprit, ouvert à tous les vents.
Ce
livre est né de la volonté de préserver les chemins de traverse,
d'accueillir l'histoire, la philosophie, la littérature dans la fraîcheur
des sources. Ne point céder à la mode ni à la peur, mais arpenter les
falaises, côtoyer la vie près des gouffres, là où le requin et
la mouette poursuivent après l'orage leur furieux dialogue, leurs épousailles
affamées d'arcs-en-ciel.
Ce
livre s'est enrichi de la conviction que la France n'était jamais
davantage fidèle à elle-même que lorsqu'elle tournait ses regards
vers l'universel et qu'elle avait l'audace d'étreindre l'ailleurs.
Notre pays a un message d'espoir à délivrer. Il est capable d'apaiser
le tumulte de la peur et de la haine en ouvrant une perspective de
justice. La France, puissance moyenne, nation comme les autres ? Non,
mais puissance au service des peuples, puissance attendue, espérée et
entendue, éprise des valeurs de tolérance, de démocratie et de paix.
Puissance au service d'un universel qu'elle a défendu au fil des siècles
par les armes et par les lois, et qui ne peut vivre aujourd'hui que de
respect et d'échange.
Comment
oublier l'émotion de mon père vibrant à l'étranger des bruits de la
France sur sa radio à ondes courtes ? Cette émotion, je l'ai ressentie
à Abidjan, à Beyrouth, à Alger, à Athènes, aux côtés du président
de la République. Ou la nuit tombée, dans son bureau, quand d'un nom
de ville, de pays ou d'ethnie, il dressait devant moi la fresque d'un
peuple, d'un temps englouti ou à venir. Je retrouvais alors l'esprit
français toujours à l'ouvrage.
L'heure
n'est plus à la conquête, armes à la main, mais à l'audace, à l'appétit,
à l'enthousiasme. Alors, épris du familier, amoureux du lointain,
s'arracher à la pente pour voler encore. Et sur les tableaux noirs,
dans les caves et les soupentes, sur les murs quand le cœur désespère,
écrire l'espoir.
Ce
devoir m'apparut une nouvelle fois un dimanche d'avril, quelques jours
après ma prise de fonctions Place Beauvau quand je visitais les vastes
bâtiments du ministère de l'intérieur. Je fus saisi à la vue de
trois cellules gardées intactes depuis la guerre, les deux premières
au quatrième étage de la rue des Saussaies, la troisième au second de
la rue Cambacérès, dans ces immeubles de la sûreté nationale de
l'époque, réquisitionnés par la Gestapo. Ici défilèrent, à partir
de la fin 1941, des centaines de Françaises et de Français,
résistants de tous âges, de toutes conditions, soumis aux
interrogatoires et à la torture. Sur les murs de ces cellules, ils
avaient écrit leur dernier message, avec des objets de fortune : épingles,
pointes de bois ou mines de crayon, avec leurs ongles même. Et quelle
surprise de constater que la plupart de ces graffitis n'étaient que des
messages de courage et d'espoir : "Pense à tes camarades encore
libres qui travaillent à ta libération", "N'avoue jamais",
"Cornélius dit bon courage à tous les passagers. Une seule devise
: n'avouez jamais" "Du cran", "La confiance en soi
donne la force de résister malgré la baignoire et le reste. Haut les cœurs",
"A tous les... tenez bon encore. On les aura bientôt. De la
part d'un jeune Lorrain condamné à mort pour désertion". Parfois
le temps a effacé certains mots, mais le message reste vivant : "Lutte...",
"... résistance", "... pas parlé...", "...
toujours...", "... courage...". Vibre le cœur d'un père,
d'une sœur, d'un ami derrière les noms et pseudonymes griffonnés
à la hâte : Maigret, Marcel B., Petit Lou, Galant, Alsace Dupont,
Raymond, Monique, P. E., P. B., R. P...
Ce
livre enfin a mûri grâce à une expérience que je souhaite
faire partager. Tout ce qui se passe en dehors de nos frontières a désormais
une répercussion sur nos vies quotidiennes. Du ministère des affaires
étrangères au ministère de l'intérieur, j'ai mesuré combien la
continuité l'emportait sur la rupture, qu'il s'agisse de la défense de
nos idéaux et de nos principes, ou de la lutte contre les démons de la
haine, du racisme et de l'antisémitisme. Il n'y a pas d'un côté
les questions internationales, de l'autre les problèmes intérieurs,
mais une seule et même destinée dont nous sommes tous responsables.
De
Marseille à Kyoto, de Limoges à Mexico, s'affirme aujourd'hui l'espace
d'un même regard, d'une même communauté d'hommes. Tous les grands défis
économiques, sociaux, culturels ou de sécurité se jouent désormais
sur un échiquier à la taille du monde. N'y voyons pas une menace, mais
une obligation de mouvement et d'adaptation, une chance, redoublée par
le don et la grâce de notre terre. Qu'elles nous rendent plus
forts, plus indulgents, meilleurs, et nous détournent de nos querelles
et rivalités de clocher, fidèles à l'esprit de ce pays qui est le nôtre.
Qu'elles libèrent nos énergies et nos ambitions, afin que nous
exprimions nos talents, notre savoir et notre originalité sur tous les
continents. Qu'elles nous rendent aussi plus soucieux de faire vivre
chez nous nos principes, notre exigence de liberté, de solidarité, d'égalité
des chances, afin que personne ne reste sur le bord du chemin. Oui, je
crois à cette folle immortalité française qui veut réconcilier
les contraires. Je crois à l'éternité de l'homme né un soir de 1789.
Pour
assurer à nos concitoyens la sécurité, le progrès, la croissance et
le dynamisme auxquels ils aspirent, nous devons nous tourner vers le
grand large, emprunter les voies de l'étranger et apprendre à mieux
connaître le monde alentour. J'ai vu à nos frontières, face aux
grandes catastrophes, marées noires, inondations, feux de forêt, et
dans le combat que nous menons sans relâche contre les trafics de
drogue ou contre le terrorisme, combien était précieuse une coopération
étroite avec nos amis européens. J'ai mesuré à quel point les phénomènes
de l'immigration ou des réseaux criminels pouvaient être traités avec
davantage d'efficacité si nous étions en mesure d'instaurer une
relation de solidarité avec les pays touchés par les mêmes fléaux.
Dans un temps d'échange et d'ouverture, l'erreur serait de se
calfeutrer chez soi. Armés de nos idéaux et de nos principes, nous
sommes bien placés pour affronter sereinement les regards extérieurs,
et pour y puiser une nouvelle force. A nous de défendre dans un esprit
de tolérance les valeurs qui nous permettront de dialoguer en pleine
confiance avec l'autre. A nous de faire le choix du monde.
Voilà
bien aujourd'hui encore un temps de révolution, sans que nul ne
comprenne les raisons de tels bouleversements ni leur fin. Les
certitudes d'hier s'effondrent en quelques instants. De nouvelles règles
se construisent, de nouveaux ordres se mettent en place. Il n'est pas
jusqu'aux fondements de la puissance qui ne soient remis en cause. Cet
âge de rupture appelle un sursaut de la conscience, qui seule
pourra faire pencher le fléau de la balance du côté de la
justice. Elle permettra de retrouver le chemin de la paix.
Car les
peuples hésitent. Ils ne savent à quel pouvoir ou à quel dieu se
vouer. Dans l'incertitude, les discours les plus simplistes, les
revendications les plus violentes retrouvent une apparence de légitimité.
Des appels à la haine, accueillis hier par le mépris, trouvent
aujourd'hui un écho. Des messages extrémistes relayés des confins de
la planète conduisent à des actes barbares. Si nous ne sommes pas
capables de choisir une direction, d'autres le feront à notre place. Ce
sont les plus volontaires, les plus convaincus, les plus audacieux
d'entre nous qui fixeront le cap du monde.
Rien
n'est plus nécessaire aujourd'hui que le fil à plomb de la conscience.
Rien n'est plus indispensable aux pays en proie à la tourmente, qui se
donneront sinon au plus offrant, au plus tapageur, voire au plus
radical. Rien n'est plus nécessaire à l'Europe, qui cherche son destin.
D'un regard vagabond, l'âme disponible, épousons les contours de
la diversité. Apprenons à puiser notre énergie dans l'étonnement
d'un monde neuf. Son destin oscille en fonction des rapports de forces
et dans le huis clos de chaque conscience, confrontée au choix de la
division ou de la réconciliation. Voilà le nouveau théâtre, le
véritable théâtre révolutionnaire.
Ce qui
se joue, c'est d'abord la réconciliation de l'homme avec lui-même. Car
il n'y aura de vrai dialogue avec l'autre que si chacun est en mesure de
renouer avec sa propre culture, de conserver vivante sa mémoire. Les
identités sont multiples. Elles font la richesse de nos continents.
Mais elles ne trouveront leur plénitude que si chacune d'entre elles
est reconnue et se voit assigner une place respectée au côté des
autres.
Ce qui
se joue aussi, c'est la réconciliation de l'homme avec l'autre. A la
Renaissance puis au siècle des Lumières, l'autre était un sujet de découverte
et d'étonnement. L'esclavage et la colonisation ne peuvent faire
oublier l'invitation au dialogue, au partage, au regard critique sur soi.
L'épreuve de l'inconnu permettait de mieux se connaître.
Aujourd'hui l'autre provoque trop souvent la peur et le soupçon.
Chacun se recroqueville sur lui-même, dans la crainte d'une atteinte à
ses droits ou à son identité, dans la hantise d'une agression ou d'une
simple incompréhension susceptible de tourner à l'affrontement. La
rivalité et l'ignorance font le lit d'un choc des cultures et des
religions qui n'a pourtant rien d'inéluctable, mais dont nous ne
saurions taire le péril si nous voulons le contrer.
Ce qui
se joue enfin, c'est la réconciliation de l'homme avec son
environnement. Nous disposons des moyens de ruiner ou de faire disparaître
notre planète. Nous courons le risque de saccager sans retour ce monde
qui assure notre subsistance et notre survie. Au nom de cette force
nouvelle, héritée des progrès de la technique, nous avons une
responsabilité : garantir à nos enfants qu'ils vivront dans un
environnement qui sera moins un potentiel à exploiter qu'une ressource
à protéger.
Alors
oui, c'est bien de volontés en marche que viendra le sursaut, pour
forcer le destin d'un monde qui s'interroge, nourrit les contraires,
dessine des horizons neufs et rappelle les angoisses d'un passé disparu.
Temps changeant qui, le matin, frappe l'œil d'un éclat de soleil
et brusquement, le soir, rassemble des nuages lourds d'orages. Laissant
libre cours à la quête, j'ai voulu tenter de déchiffrer cet écheveau
de failles et de poussées millénaires qui façonne notre
actualité. Pour comprendre les erreurs d'aiguillage et les tragiques
engrenages, pour repérer les points d'ancrage auxquels s'arrimer. Ainsi
va le monde, avec son lot de drames et de fables.
Naguère
encore, nous nous imaginions parvenir à la fin de l'histoire, c'est-à-dire
à l'avènement sans partage d'un modèle démocratique libéral capable
de garantir les droits et les libertés de chacun. Beaucoup avaient cru
voir s'accomplir enfin, au sortir du siècle des génocides et de la
terreur de l'apocalypse nucléaire, ce rêve utopique des religions laïques
de la modernité : après l'idéologie du massacre, après la rage de
pureté et d'élimination, après la technique court-circuitant la
conscience, un nouvel ordre mondial de concorde et de paix n'allait-il
pas enfin s'imposer ? L'hypothèse n'était pas absurde : nous avions
assisté, au début des années 1990, à des bouleversements que
personne n'aurait cru envisageables quelques années auparavant. Le
11-Septembre a tempéré ces espérances. Il a réintroduit de la manière
la plus brutale les blessures de la mémoire et la violence de
l'histoire, comme si celle-ci s'écrivait sur le même éternel
palimpseste.
Notre
choix de développement peine à faire face à la montée des risques.
Pollution, prolifération nucléaire, nouvelles épidémies : les
dangers se mondialisent aujourd'hui instantanément. Ce devenir planétaire
du désastre ferme notre horizon. Partout résonne l'antienne d'un monde
privé d'âme et d'élan, écrasé sous le rouleau compresseur d'un
libéralisme économique sans frein et sans morale, d'une technologie
conquérante et inhumaine. Partout se répand une étrange atmosphère
de mise en garde face aux dangers que court une société enchaînée
au char de la modernité. De toutes parts, des prophètes de malheur
vont répétant le refrain trop entendu du déclin.
Le
doute est finalement revenu à sa patrie d'origine : la civilisation
européenne. Inscrit au plus profond de notre culture, il constitue à
la fois le meilleur et le pire de nous-mêmes : le meilleur quand il
pousse à la distance, à l'examen critique et au dépassement ; le pire
quand il s'identifie à l'inconstance ou à la lâcheté.
Il y a
cependant une faculté qu'aucune puissance ne peut nous retirer : c'est
celle du commencement, signature même de la liberté humaine. Nous
avons ce pouvoir. Pour en éprouver la joie, reste à en vaincre la peur.
Car nous sommes aujourd'hui à un tournant, confrontés à un choix.
Devant le désordre, devant l'inextricable chaos des crises et des
menaces, nous pouvons suivre la pente du découragement et du
laisser-aller. Ou, au contraire, rassembler nos forces pour convoquer un
sursaut et prendre un nouvel élan.
Au cœur
du tourbillon, à nous de trouver la volonté d'un arrachement. C'est la
difficulté de notre époque : nous travaillons une matière en fusion,
qui n'attend pas. Et pourtant rien ne serait pire que de renoncer. Dans
tous les domaines, de la science à l'économie, des relations
internationales à l'art, l'exigence d'une éthique fondée sur l'homme
est plus forte que jamais si nous voulons redonner corps et sens au
progrès.
Sachons
puiser dans le passé non la nostalgie d'un âge d'or révolu, mais
l'énergie d'une nouvelle volonté. Seule la conviction nous permettra
de vaincre les malédictions. Les peuples et les Etats ont les moyens de
bouleverser la donne. Le désastre annoncé n'est pas joué. Les
affrontements entre les cultures et les religions ne sont pas une
fatalité. Il existe une conscience collective déterminée à déjouer
ces prédictions et à inventer les conditions d'une vie en commun. Nous
avons entre les mains des leviers capables de déplacer les blocs les
plus lourds et de briser les murailles de certitudes. Nous voici à ce
point crucial où s'entrevoit la possibilité d'une réconciliation
entre la puissance et la grâce, entre le ciel et la mer, entre le
requin et la mouette, parfaite alliance des contraires célébrée par
les philosophes et les poètes. Oui, une nouvelle fraternité est
possible.
Dominique de Villepin
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